Le silence est d'or
Commentaires et critiques n’ont pas manqué à l’annonce des résultats serrés du scrutin qui a décerné le Ballon d’Or 2026. En attente de la conclusion d’une possible enquête (?) sur certains soupçons de fraude avancés (désormais de mode dans les élections importantes !), tout en regrettant que les votants soient des journalistes, Tiro Libre ne se soustrait pas à cet exercice ; où, pour revendiquer la victoire, chacun des trois premiers élus présentait des arguments recevables.
La vertu récompensée
Le triomphe de Harry Kane récompense enfin les mérites d’un grand footballeur et d’un gentleman. Sa saison a été superbe. Elle couronne la décennie d’un attaquant et d’un homme admirables, pourtant longtemps considéré comme un loser. Car Tottenham a entravé l’évolution de sa carrière en refusant de libérer son joueur phare régulièrement sollicité par les principaux clubs anglais. Kane est un attaquant complet. Un redoutable buteur des deux pieds et de la tête. Qui se déplace sur tout le front de l’attaque pour animer le jeu de la division offensive. Il est utile et dangereux en position axiale comme sur les flancs. Dans un rôle de numéro 9, de 10 ou de 9 et demi. Dos au but, il sert de relais à ses coéquipiers. C’est aussi un leader par l’exemple. Un capitaine des Three Lions respecté, car il bonifie le jeu de ses partenaires en se proposant régulièrement en soutien de chacun d’eux. Travailleur inlassable, Kane monte systématiquement presser l’adversaire afin de faciliter la récupération du ballon. Et cet avant-centre plonge volontiers en arrière pour ouvrir des espaces à ses coéquipiers. Il aide ses défenseurs, n’hésitant pas à tackler les attaquants rivaux et à les affronter dans les duels aériens. Présent au cœur de sa défense pour la renforcer quand son équipe est dominée, grâce à sa vision du jeu et à la qualité de sa passe longue, il parvient encore à lancer un coéquipier dans le dos des arrières adverses. Certes, Harry Kane ne déborde pas de créativité, de ce grain de folie qui enflamme les foules : il n’est pas Brésilien. Mais aux fulgurances de ses deux principaux concurrents, figures du football spectacle et de son marketing international, les votants ont préféré la constance, la résilience, la discrétion, le fighting spirit et surtout le louable sens du jeu collectif de Kane. Celui que non sans ironie certains supporters de Tottenham ont appelé « Inspecteur Harry », puis « Prince Harry », est désormais « le Roi Harry ». Comme on a pu le pressentir lors de son transfert au Bayern, « Citizen Kane » a finalement eu le dernier mot. Comment ne pas s’en réjouir ?
Le talent salué
Les distinctions individuelles d’implacable buteur multirécidiviste accumulées par Kylian Mbappé lui ont permis de terminer sur les talons de Kane. Pourtant, le Français aura pâti des effets délétères de l’odieuse campagne de dénigrement du joueur comme de l’homme, orchestrée par l’empire médiatique qatari ; suite à l’humiliation ressentie par Nasser al-Khelaïfi lors du refus de Kylian de signer le contrat pharaonique que lui proposait son président, qui comptait bâtir son futur Paris Saint-Germain autour de l’enfant de Bondy devenu star mondiale. Une vengeance exacerbée quand la justice a contraint le club parisien à acquitter la cinquantaine de millions d’euros qui lui étaient dus mais que le PSG refusait de lui verser. En proie aux critiques systématiques sur sa vie privée, ses investissements, ses prises de position politiques, Kylian a fait preuve d’une force de caractère et d’une confiance en soi dignes d’estime. De calomnies en fake news, aura pesé sur l’élection le pouvoir de nuisance du harcèlement médiatique conduit par le groupe de communication (beIN Sports, Al Jazeera) lié au PSG ; et pour lequel travaillent directement ou indirectement une foule de journalistes répartis dans le monde entier. Or, les votants pour la désignation du Ballon d’Or sont des journalistes ! Saluons la performance du meilleur buteur en Allemagne, opérant au Bayern, excellente équipe à vocation résolument offensive, planant sur la Bundesliga comme le PSG sur la Ligue 1. De là à valoriser le titre de canonnier numéro 1 en Allemagne plutôt que celui du Pichichi, également meilleur buteur de la Champions League et de la Coupe du Monde, voilà qui peut surprendre ! Afin de comparer les mérites respectifs du buteur allemand à ceux de son homologue en Espagne et de l’astre catalan, il convient de prendre en compte les conditions dans lesquelles les trois prétendants ont exercé leur art cette année. Au sein d’un « kolossal Bayern », machine parfaitement huilée, aux rouages et aux pièces maîtresses bien en place, de Kimmich à Olise en passant par Upamecano, Kane a été un élément essentiel. Dans le collectif du Barça, où les joueurs récitent de mémoire le tiki-taka assimilé à la Masia, Lamine a apporté son génie de l’improvisation et son efficacité. Tandis qu’avec l’aide de Courtois, Kylian a été le sauveur d’une Maison Blanche à l’abandon, sans fond de jeu, sans âme, sans leader sur et hors du terrain ; avec un Président cédant aux caprices de l’artiste Vinícius Jr, sale gosse hyperdoué se chamaillant avec adversaires, arbitres et publics. Kylian a dû affronter les exigences de Madridistas nostalgiques du grand Real Madrid ; ainsi que la jalousie de certains Français qui pardonnent difficilement la réussite ; et, à la manière des boutiques et lieux publics, qui brûlent facilement l’idole soudain devenue traître à sa patrie.
Malgré ces handicaps énormes, pour être couronné, il a seulement manqué au canonnier prolifique des Bleus un titre collectif important. Mbappé devra donc prolonger sa quête du Ballon d’Or. À l’image des Rodri, Kane, Dembélé ; et d’un Marquinhos qui a obtenu la consécration internationale après une dizaine d’années de travail, d’attente et de profondes déceptions, le « petit prince de Bondy » devra s’armer de patience. Sa conquête du Graal sera facilitée par un nouvel exploit du Real Madrid en Coupe des clubs Champions, quand Florentino Pérez se décidera à construire dans la Maison Blanche une véritable équipe composée de footballeurs complémentaires partageant un projet de jeu. En attendant, Mbappé doit participer à l’effort collectif des Merengues ; et des Bleus, dont il reste le Capitaine. Ce brassard, il lui faudra le valider par sa solidarité dans l’exercice d’un pressing volontariste ; ou bien l’abandonner. C’est l’intelligence, dont Kylian n’est pas dénué, qui optimisera le comportement de cet ambitieux footballeur doté d’une technique et d’une vélocité (gestuelle comme de course) exceptionnelles, qui en font déjà un des grands buteurs de l’histoire du football. On peut compter sur la main gantée de velours de Zinédine Zidane pour obtenir de Kylian ce que Luis Enrique et d’autres coachs avant lui n’ont pas réussi.
La jeunesse proche du pouvoir
Hyperdoué, Lamine Yamal lui aussi est un futur Ballon d’Or. La couverture de balle et les dribbles de ce gaucher au pied soyeux rendent irrésistibles ses accélérations qu’il termine par des passes liftées décisives ou des frappes précises et appuyées d’ambidextre. Yamal aura bien d’autres opportunités de postuler au Ballon d’Or : « cent fois sur le métier… » La conquête de la prestigieuse distinction est à ce prix, sachant que le B.O., théoriquement accordé pour le haut niveau de prestations réalisées par les postulants au long d’une saison, prend inévitablement en compte leurs performances et leur comportement pendant l’ensemble de leur carrière. La déception de Kylian et de Lamine se comprend. Tous deux doivent donc continuer à performer en remportant des compétitions. Sans oublier le message du triomphe des Benzema, Rodri et Kane comme de l’échec des Vinícius, Mbappé et Yamal : le foot reste un sport collectif. Et pour un nombre non négligeable de votants, la performance gagne à être accompagnée d’un comportement et d’une discrétion exemplaires, sur et hors du terrain ; critères à ne pas sous-estimer ; car si les Zlatan, Canto et autres Ribéry n’ont jamais reçu le Ballon d’Or, ce n’est pas faute de rendement et de spectacle assurés sur le terrain vert.
Une évidence, amis de Tiro Libre : pour concrétiser leur rêve, en 2027 Lamine, Kylian et Harry devront être meilleurs que Vitinha et Kvara ; et surtout, qu’un certain Michael Olise. Nul ne met en doute la classe et l’efficacité de ce joueur et de cet homme silencieux, qui semble déjà posséder la maturité que doivent acquérir les deux jeunes rivaux de Kane, trop tôt et trop largement médiatisés ; pour qui la parole est d’argent quand le silence, comme le ballon, est d’or.