Le "Brésil européen"

Le  "Brésil européen"
Dragoslav Šekularac

La Yougoslavie a donné au football des générations de joueurs de classe ; nombre de fins techniciens, créatifs, qui valurent à leur sélection nationale le surnom de « Brésil de l’Europe ». Parmi les talentueux footballeurs issus de ce vivier, limitons-nous à en évoquer les figures les plus marquantes.

L’âge d’or des années 1950-1960 du foot yougoslave a vu briller Šekularac, milieu offensif dominateur, d’une rare élégance et doté d’un caractère fort : il se serait permis de refuser de serrer la main du dictateur Tito ! Dans son sillage, Galić, deuxième meilleur buteur de l’histoire de la sélection yougoslave (37 buts en 51 matchs) ; Beara, le gardien yougoslave le plus capé de tous les temps ; Bobek ; Boškov ; l’emblématique capitaine Mitić ; l’impitoyable Skoblar, Soulier d’Or européen, légende de l’OM. Durant les années 70, ont émergé du riche vivier des Balkans le Ballon de Bronze Džajić, ailier gauche adulé pour son dribble déroutant et sa précision chirurgicale ; le milieu Jugović ; Sušić, icône du PSG que beaucoup considèrent encore comme le meilleur joueur de l’histoire du club parisien ; l’exceptionnel Champion d’Europe Vasović, premier « joueur total » du grand Ajax d’Amsterdam, impeccable défenseur aux qualités techniques étonnantes, qui faisait l’admiration de Cruyff himself ; Ćurković, l’emblématique gardien des Verts de l’AS Saint-Étienne ; Šurjak ; Halilhodžić, l’artificier nantais ; Katalinski, implacable rempart de la défense niçoise ; Petković ; le Rennais Takač… Le tournant des années 90 a été marqué par l’afflux des stars yougoslaves dans les équipes européennes majeures : au Milan AC l’imprévisible Savićević, artisan principal de l’écrasante victoire 4 à 0 en finale de la Coupe des clubs champions sur la Dream Team de Cruyff et Ballon d’Argent ; à l’Inter de Milan, le « cobra » macédonien Pančev et au Real Madrid Prosinečki, tous deux Champions d’Europe ; le défenseur buteur Mihajlović, grand spécialiste des coups de pied arrêtés ; Stojković…

Dysharmonie nationale

Mais ces footballeurs talentueux et charismatiques étaient fréquemment individualistes. Et surtout, incapables de s’entendre afin de mettre leur génie au service de l’équipe nationale, en raison de profondes divergences ethniques qui aboutirent en 1991 à une décennie de guerre dévastatrice. La Yougoslavie obtint ainsi des résultats décevants compte tenu de la haute qualité des effectifs régulièrement réunis sous le maillot de l’équipe des Balkans : 2 fois 4ᵉ du Mondial, 2 fois Vice-Championne d’Europe, Médaille d’Or aux Jeux Olympiques. Puis les années 90 ont donné lieu à la migration de la plupart de ces footballeurs de qualité, favorisée par la dislocation de l’ex-Yougoslavie, cette mosaïque de territoires restés longtemps sous l’autorité de Tito. Se sont alors affirmés sous leurs nouvelles bannières d’autres champions ; à l’image de l’exemplaire Modrić, Ballon d’Or et inoxydable quarantenaire, capitaine d’une Croatie Vice-Championne du Monde 2018, héritier de la génération des Boban ; Šuker, Ballon d’Argent ; Milošević ; Bokšić ; Mijatović, Champion d’Europe avec le Real Madrid…

L’Étoile Rouge

Au sein des clubs, les mêmes causes produisant les mêmes effets, les équipes yougoslaves alternèrent les exploits grandioses et les terribles échecs. Toutefois, l’année 91 aura été magique pour l’Étoile Rouge de Belgrade, sacrée Championne d’Europe dans le magnifique stade de Bari. La finale face à l’OM était très attendue, le parcours brillant réalisé durant la compétition par les deux formations laissant espérer un match ouvert et passionnant. Il n’en fut rien : les Yougoslaves choisirent de neutraliser le trio d’attaque olympien composé de Jean-Pierre Papin, Chris Waddle et Abédi Pelé. Et les tirs au but succédant au nul 0 à 0 après prolongations scellèrent le triomphe du onze rouge et blanc. L’année précédente, l’Étoile Rouge avait cédé son astre Stojković… à l’OM !

Quelques mois plus tard, la guerre annonçait le clap de fin du Brésil européen : les grands clubs continentaux accueillaient les meilleurs éléments de l’Étoile Rouge ; et un certain Mijatović, devenu héros merengue en 98, grâce à son but offrant au Real la victoire dans la majeure compétition européenne, après une trentaine d’années de disette ! Puis après l’an 2000, vinrent les Rakitić, Džeko, Pjanić…