Ronaldo, “ le phénomène “

Ronaldo, “ le phénomène “

Dans toutes les équipes où il a joué, Ronaldo Luís Nazário de Lima a laissé un souvenir inoubliable. De São Cristóvão au Cruzeiro, du PSV Eindhoven au Barça, de l'Inter de Milan au Real Madrid pour un transfert record, puis au Milan AC et aux Corinthians de São Paulo ; comme en sélection brésilienne. Partout, il a fait rêver les supporters et forcé l'admiration du monde du ballon rond. Les footballeurs et entraîneurs les plus prestigieux ne tarissent pas d'éloges à l'égard de celui qui pour eux reste le meilleur numéro 9 de l'histoire. Selon Youri Djorkaeff, son coéquipier à l'Inter de Milan, « il était au-dessus de tout le monde cette saison-là… » Zidane qui l'a côtoyé au Real, le tenait pour « le plus grand de tous les temps, jouer avec lui était un privilège ».

Un palmarès magnifique

La liste des titres gagnés et des exploits réalisés par Ronaldo est interminable. Sous le maillot de la Seleção, il a été champion du monde en 1994 et 2002 ; vice-champion en 98 ; médaille de bronze olympique en 96 ; vainqueur de la Copa América en 97 et 99, finaliste en 95 ; vainqueur de la Coupe des Confédérations en 97. Et meilleur buteur de l'histoire du Brésil, derrière le Roi Pelé. En club, Ronaldo a cumulé les triomphes : la Coupe des Coupes avec le FC Barcelone en 96-97 ; la Coupe UEFA 97-98 avec l'Inter de Milan ; la Coupe Intercontinentale avec le Real Madrid en 2002 ; 2 championnats du Brésil (Mineiro en 94 et Paulista en 2009) ; la Liga espagnole en 2002-2003 ; 4 Coupes nationales (Brésil, Pays-Bas, Espagne) ; 2 Supercoupes d'Espagne…

Ronaldo a été sacré meilleur joueur FIFA à 3 reprises (96, 97, 2002) ; plus jeune joueur Ballon d'Or à 21 ans, en 97, puis nommé de nouveau en 2002 ; Soulier d'Or en 97… Longtemps meilleur buteur de la Coupe du monde, avec 15 réalisations. En 616 matchs, il a marqué 414 buts. La seule compétition qui manque au palmarès de Ronaldo Nazário est la Champions League : les clubs qu'il a menés à la conquête de tant de succès ne lui auront pas permis de remporter le trophée le plus convoité : la Coupe aux grandes oreilles.

Footballeur phénoménal

Son surnom universel de « O Fenômeno » est dû à ses formidables talents innés, exceptionnellement réunis chez un même footballeur. Et spécialement son explosivité spectaculaire, grâce à sa puissance musculaire, sa vélocité de course et de mouvements qu'il enchaînait naturellement, à sa finesse technique et un sens du but aiguisé. À peine sorti de l'adolescence, le jeune brésilien enflamma les stades d'Europe de ses chevauchées verticales dévastatrices, déclenchées du milieu de terrain. Ronaldo paraissait alors impossible à arrêter : en foudroyantes accélérations successives, il éliminait plusieurs adversaires par ses dribbles chaloupés, déroulant feintes de corps, bicyclettes et doubles contacts. Il se retrouvait souvent poursuivi en vain par 4 ou 5 défenseurs ! Si « droit au but » aurait pu être sa devise, il maîtrisait également à la perfection le jeu collectif dans les espaces réduits, comme dos au but et en pivot pour ses coéquipiers. En somme, Ronaldo Nazário possédait la panoplie complète du parfait numéro 9. Allez savoir pourquoi, plus d'un défenseur le déclarait « impossible à marquer ». Demandez aux arrières du Compostelle, tous dribblés un jour par le phénomène avant sa signature d'un but d'anthologie…

Athlète fragilisé

Malgré ses qualités athlétiques, Ronaldo pâtissait d'une santé fragile qui a gêné sa préparation physique et entravé son rendement tout au long de sa carrière. En raison d'une hypothyroïdie responsable notamment de prises de poids fréquentes et d'une discontinuité dans ses performances qui lui furent injustement reprochées. Et que dire du dramatique accident survenu quelques heures seulement avant la finale de la Coupe du Monde 98 : une crise convulsive épileptiforme, avec perte de connaissance et amnésie post-crise, effrayante aux dires de son compagnon de chambre Roberto Carlos ; qui aurait dû contre-indiquer sa participation à la grande fête universelle du ballon rond. Mais hors de question de priver le spectacle de son principal acteur : le sponsoring a ses obligations…

De surcroît, ce centre-avant de rêve avait son tendon d'Achille : des genoux qui n'ont pas supporté la répétition des efforts imposés à ses rotules, ses tendons et ses ligaments trop faibles pour soutenir dans la durée deux articulations sollicitées en permanence par ses feintes, changements de direction et autres appuis en rotation. La carrière de l'astre brésilien a ainsi été marquée par une succession de blessures, de douleurs intenses et d'injections pour les soulager. Il a souffert de graves lésions au genou droit en 1999 ; puis en 2000, ayant nécessité un arrêt de 9 mois et conditionné la poursuite de son aventure professionnelle. En 2008, une rupture du tendon rotulien du genou gauche a marqué la fin de sa glorieuse carrière.

Son palmarès éminent, Ronaldo Nazário l'aura conquis en surmontant les séjours à l'hôpital ; au prix de sacrifices et d'un labeur admirables, pour permettre ses renaissances au plus haut niveau. Les nombreux lauriers recueillis par Ronaldo doivent donc être regardés à l'aune de la fragilité physique qui a poursuivi le phénomène durant toute son activité sportive.

A felicidade

Cette figure incontournable du football a été admirée pour son talent hors norme, sa résilience. Et également pour sa personnalité enjouée. Sa joie de vivre, dans la tradition de jogo bonito du futebol samba do Brasil, aura contribué à renforcer son statut de légende. Il n'attendait pas la période du carnaval de Rio pour s'adonner aux fêtes nocturnes ! Et il aimait se présenter le crâne à moitié ras ou la boule à zéro. Lors du Mondial 2002, en adoptant une coupe de cheveux très remarquée, il a pu détourner l'attention des médias sur ses problèmes physiques. Fabio Capello qui l'a entraîné à l'Inter et au Real témoigne : « Ronaldo adorait faire la fête, cela n'enlevait rien à son génie sur le terrain. Il a marqué l'histoire par son talent pur et sa capacité à décider des matchs à lui seul ».

Triomphateur et victime

En évoquant le magnifique footballeur que fut Ronaldo Nazário, on se réjouit des chefs-d'œuvre que l'artiste nous a légués. Et comment ne pas songer aux autres exploits dont le phénomène nous aurait gratifié sans ses blessures à répétition et ses algies permanentes ? Il demeure au panthéon du ballon rond comme un formidable joueur au visage de gosse naïf, dont le sourire découvrait les dents de la chance ; souvent comblé d'un bonheur que nous invitait à partager l'homme poursuivi par la malchance. On doit regretter qu'un tel crack ait été contraint de solliciter à l'excès son corps d'athlète fragilisé. Car pour brillant et lucratif qu'ait été son parcours sportif, il aura été limité par les exigences du football moderne. « The show must go on » : à la fois star d'exception et produit de consommation destiné à être renouvelé, Ronaldo a été un triomphateur adulé sur le rectangle vert du foot spectacle et une bête de cirque victime de l'impitoyable foot business.

Un foot malade

L'explosion des investissements financiers dans le football stimule les appétits de tous ses acteurs. Les instances majeures du ballon rond s'enrichissent en multipliant des compétitions toujours plus exigeantes, n'hésitant pas à les délocaliser en plein hiver sous les chaleurs désertiques du Moyen-Orient, afin de bénéficier de la manne d'autocraties soignant leur image à travers le sportswashing, à défaut d'un respect des droits humains. La FIFA et l'UEFA maquillent leur vénalité derrière de louables initiatives contre le racisme ou pour la paix. Dieu reconnaîtra les siens…

Les grands clubs, dont les infirmeries affichent régulièrement complet, se lamentent d'un calendrier surchargé tout en se réjouissant des émoluments assurés par leur participation à ces tournois. Comment survivre autrement à la concurrence de clubs aux mains d'oligarques, de fonds d'investissement, de clubs-états et des membres de l'opulente Premier League ? Quant aux joueurs dont l'intégrité physique est menacée, ils apprécient leurs carrières toujours plus rémunératrices.

Les ministères des sports devraient imposer des lois préservant la santé des joueurs et l'éthique sportive. Mais l'action ministérielle se limite trop souvent à l'hypocrisie de règle, en particulier en matière de dopage. Le football suit le mauvais exemple du cyclisme, du football américain, de la boxe… Il fut un temps où sport rimait avec santé.

Le paradoxe, amis de Tiro Libre, est que cette néfaste évolution du football repose sur nous, amoureux de ce sport : car pour satisfaire notre passion, en bons consommateurs, nous finançons le show-biz à travers nos abonnements télévisés, revues sportives, billets d'entrée aux stades, etc. Nous encourageons ainsi les divers business makers, sponsors et entités financières à accentuer leurs investissements dans le marché du foot ! À croire que nous souhaitons aggraver l'état de notre foot malade.

Conscients de l'avenir du football que dessinent les affairistes, consolons-nous en nous remémorant certains gestes, actions et comportements superbes que nous dispense le football ; comme ce quart de finale de Champions League à Old Trafford en avril 2003 où Ronaldo, auteur d'un hat trick au cours d'une prestation majuscule, a été accompagné à sa sortie du terrain par une standing ovation de tout le public. Voilà qui honore le fair-play des supporters de Manchester United, leur amour du football et de Ronaldo Nazário, le joueur et l'homme. De tels moments donnent du baume au cœur. Et nous rappellent que ce sport reste un jeu !