Pionnier du foot total
Il était une fois un ingénieur devenu stratège du ballon rond.
Né à Kiev en 1939, Valeri Lobanovski était un footballeur élégant, à la frappe sèche et aux centres millimétrés. Les crampons à peine raccrochés, l'ancien ailier gauche du Dynamo Kiev, ingénieur en mécanique, devint l'architecte d'une révolution footballistique. En imposant au Dynamo une organisation tactique et une rigueur scientifique inédites. Ses joueurs devenaient les rouages d'un mécanique bien huilée. Dans un monde où régnait encore l'instinct, il parlait en équations. Déjà au cours des années 70, bien avant l'ère du data football moderne, il travaillait avec des mathématiciens et des physiologistes, appréciant les performances de ses joueurs au moyen de statistiques. Ce précurseur de la préparation physique s'appuyait sur des tests d'effort, des analyses biochimiques et des plans d'entraînement individualisés. En Russie, on disait : « le Dynamo joue avec un ordinateur sur le banc ». L'épopée de Lobanovski a bouleversé l'URSS, puis l'Europe entière.
Le collectif avant tout
Adaptant le football total de Rinus Michels et Cruyff à la rigueur soviétique, Lobanovski a fait pratiquer son foot scientifique par des joueurs polyvalents, endurants, disciplinés, sans dribbles inutiles. Pour cet ingénieur, les règles de l'efficacité étaient immuables : vitesse, endurance, espace, placement. Son pressing collectif a préfiguré le gegen pressingde Klopp et Guardiola : ses joueurs devaient récupérer le ballon en moins de 6 secondes ! Et contrôler l'espace. Le 4-4-2 de ce maître tacticien assurait à l'équipe un positionnement équilibré sur le rectangle vert, avec une activité importante sur les ailes et un pressing coordonné.
Un palmarès impressionnant
Cette philosophie de jeu, ce système où l'organisation ne laissait rien au hasard ont permis au Dynamo Kiev de régner sur le foot des pays de l'Est, puis de l'Europe : avec 8 championnats et 6 coupes d'URSS, 3 championnats et 2 coupes d'Ukraine, 2 Coupes des Coupes, 1 Supercoupe de l'UEFA. Lobanovski a été le premier entraîneur qui a conduit une équipe du bloc communiste à la victoire dans une coupe continentale. Il a aussi été à la tête de l'équipe nationale d'URSS championne d'Europe ; puis Vice-Championne derrière la grande Hollande de Michels, couronnée grâce à un but de Van Basten venu de nulle part ; médaillée de bronze aux jeux Olympiques ; et à 2 reprises quart de finaliste en Coupe du Monde. Lobanovski fut brièvement écarté de la sélection soviétique par le Parti, car il refusait les discours idéologiques dans ses causeries. Mais très vite, il fut réintégré patron de la direction technique de l'équipe nationale : pas question de se passer du coach alors le plus fameux de la planète foot !
Le chef-d'œuvre
La victoire 3 à 0 en finale de Coupe des Coupes en 86, a été le triomphe d'un jeu collectif, où la vitesse et la justesse clinique du Dynamo ont atomisé l'Atletico de Madrid. Un match à l'issue duquel le président du club madrilène avait déclaré : « ce n'était pas une équipe, c'était un laboratoire de football ». Et dont Platini avait dit : « cette équipe joue comme une horloge suisse ».
Le mentor
Ses joueurs vouaient un respect absolu à ce père sévère qui les vouvoyait ; cet enseignant qui mettait ses convictions en pratique, expérimentait de nouvelles idées ; et ce perfectionniste qui leur répétait : « un excellent footballeur, c'est 1% de talent et 99% de labeur ». Il a ainsi façonné et cadré les Ballons d'or Oleg Blockhine, Chevchenko, Belanov ; et autres Aleinikov, Zavarov... À son arrivée au Milan AC, Chevchenko dira : « je dois tout à Lobanovski. Il m'a appris que courir pour les autres, c'est marquer autrement ». Cheva reprenait les mots de Blokhine : « je n'ai jamais pu l'aimer. Mais je lui dois tout. Il m'a fait ».
Un jour, après une défaite, il était entré aux vestiaires, avait regardé chacun de ses joueurs... et était ressorti sans un mot. Le silence était glacial. Au dire de ses joueurs, ce moment a été pire qu'une bonne engueulade.
Hommages au maestro
On ne compte pas les hommages de ses collègues sur cet entraîneur légendaire. Les Sacchi, Guardiola, Bielsa, Rangnick, Klopp... ont tous repris une partie du legs de Lobanovski. En particulier son immense influence tactique. Ce qu'il faisait sur papier millimétré, les plus grands coachs le font désormais par l'IA. Pour Sacchi, « il avait 20 ans d'avance. J'ai beaucoup appris avec ses équipes ». Guardiola l'admirait : « j'aurais aimé le rencontrer. Il a montré que l'on pouvait jouer au football comme un ingénieur ». Cheva répétait à l'envi : « Il m'a appris que pour gagner, il faut aussi courir pour les autres. Et parfois, sans jamais toucher le ballon ». Voilà une profession de foi que pourraient méditer les Mbappé et Vinicius Junior, autoproclamés candidats au Ballon d'Or !
Le legs
Cet inconditionnel de la vodka est mort en 2002, à 63 ans, des suites d'un AVC. Il s'est effondré en plein match de son Dynamo, sur un banc de touche. Héroïque jusqu'au bout, il est parvenu à monter sans aide à bord de l'ambulance. Il a succombé peu après. Il a été enterré en héros national. Le stade du Dynamo porte son nom.
Figure mythique du football, l'ingénieur Lobanovski a anticipé de 30 années l'évolution du jeu. Il a inspiré les entraîneurs les plus renommés et laissé une empreinte durable dans la culture tactique mondiale. Pour beaucoup, il doit être considéré comme le plus grand coach de l'histoire du ballon rond. À l'heure où la pression des médias et des sponsors, s'ajoutant à celle des investisseurs, s'empresse de porter aux nues un entraîneur qui remporte un titre (surtout en Angleterre !), on peut imaginer l'aura dont disposerait de nos jours un coach du calibre de Valeri Lobanovski.