Mondial 2026 : bilan (II)

Mondial 2026 : bilan (II)
Vozinha: un espoir quarantenaire. 

Comme les Coupes du Monde 2018 et 2022, l’édition 2026 a confirmé l’absence d’équipes capables de planer sur la compétition ; de nous enthousiasmer par la qualité de leur jeu et la beauté des exploits de leurs joueurs gravée dans nos mémoires. Quid des sélections nationales qui firent dire à Antoine Blondin que « les grandes équipes ne meurent jamais » ? À l’image du triomphant Brésil de 58 et de 70, comme de la Hongrie de 54 et la Hollande de 74 qui échouèrent en finale. Le nivellement actuel par le bas permet à plusieurs nations de prétendre à la victoire finale. Et pour nous consoler, il pimente un tournoi compétitif, à défaut de hausser la valeur du jeu des acteurs.

En quart de finale du Mondial 70 au Mexique, un Brésil de rêve entourait le Roi Pelé des Tostão, Rivelino, Jairzinho, Gérson, Paulo César, Edu, Carlos Alberto… L’Italie alignait les Riva, Mazzola, Rivera, Facchetti… L’Allemagne les Beckenbauer, Overath, Seeler, Müller, Haller, Grabowski, Libuda… L’Angleterre les Charlton, Moore, Banks, Hurst, Ball… Tous ces cracks en pleine possession de leurs moyens se livraient sans retenue dans leur quête du Graal du ballon rond. La Coupe du Monde 2026 a réuni pratiquement la totalité du gratin des footballeurs ; malheureusement pas toujours physiquement et psychiquement en condition d’exprimer pleinement leurs talents. Les performances de certains compétiteurs ont été limitées par la fatigue accumulée suite à un calendrier de compétitions surchargé favorisant la répétition de blessures ; suivies d’une reprise, particulièrement prolongée dans la chirurgie des ruptures de ligaments croisés des genoux, de plus en plus fréquentes. Voilà qui explique les prestations en dents de scie de joueurs phares comme les deux derniers Ballons d’Or, Dembélé et Rodri, ce dernier ressuscité au fil du tournoi ; les flops de Pedri, considéré meilleur numéro 10 de la planète avant ce Mondial où il a rongé son frein sur le banc des remplaçants ; et des prodiges allemands Wirtz et Musiala ; les contre-performances du Portugais Fernandes, de l’Anglais Saka, du Norvégien Ødegaard… Dommage pour l’intérêt du spectacle et le respect de l’éthique sportive ! Tandis que quelques joueurs comme Bellingham et Mbappé qui ont pu lever le pied en fin de saison, ont réalisé un parcours remarquable.

Crépuscule des dieux

En ces temps incendiaires, forçant l’admiration universelle, l’incombustible Lionel Messi s’est une fois encore montré à la hauteur de l’évènement. Tandis qu’au cours de ce Mondial 2026 d’autres grands joueurs ont subi « des ans l’irréparable outrage ». Le pharaon Mo Salah a conduit l’Égypte qui a frôlé l’exploit devant l’Argentine. À l’image de la sélection portugaise, Cristiano Ronaldo a déçu. Ses larmes honorent le grand champion qui se congédie de l’épreuve reine du foot, dans laquelle il aura scoré lors des six dernières éditions ! C’est la tête haute (!) que le géant Virgil van Dijk semble avoir fait ses adieux à la Coupe du Monde. Les pleurs de Neymar ont désolé ses nombreuses admiratrices brésiliennes mais n’ont pas ému tous les amoureux du foot, ce surdoué ayant enterré prématurément une carrière qui, au pays du jogo bonito, aurait dû en faire le successeur de Pelé et Zico. Neuer plus que Courtois aura pâti du poids de l’âge.

Révélations

« The Times They Are a-Changin’ » chantait Bob Dylan : cette Coupe du Monde américaine a mis en lumière de jeunes candidats à la relève des grands joueurs sur le départ. Jusqu’aux demi-finales, Olise a supplanté Pedri dans le rôle de maître à jouer. Et Upamecano a repris le flambeau de Van Dijk comme défenseur axial. Ont été également en vue Schjelderup le Norvégien de Benfica, les Ivoiriens Diomandé et « l’ouragan Bazoumana Touré », le Hollandais Summerville, ainsi que le Tchèque Sochůrek. Après deux saisons décevantes, Bellingham a fait un come-back au premier plan, retrouvant le brio de ses débuts au Real Madrid. Le jeune Marocain Bouaddi, encore Lillois, (pour combien de temps ?) s’est mis en lumière… ainsi que le surprenant espoir quadragénaire cap-verdien Vozinha, au poste de gardien de but !

Symphonie inachevée

Pour accéder au premier carré des nations du football, les Bleus ont dispensé un football attractif, de plus en plus collectif et offensif, dicté par leurs talentueux attaquants ; valorisés par une défense enfin haute, les arrières occupant le camp adverse, assurant une récupération rapide du ballon perdu facilitée par un pressing utile, bien qu’encore partiel et inconstant. Les Français ont bénéficié de l’impulsion d’un capitaine au leadership rassurant pour ses partenaires. L’équipe a fait preuve de détermination, d’engagement, de solidarité et de maîtrise. Animateur, le buteur Mbappé débloquait régulièrement les résultats. Équipier exemplaire à défaut d’ailier aux débordements irrésistibles, par ses frappes chirurgicales l’ambidextre Ballon d’Or Dembélé a retrouvé ce chemin des filets adverses qui lui était familier voilà un an. Nos deux artificiers profitaient des services inestimables du chef d’orchestre Michael Olise, funambule dont la classe et l’élégance ont fait l’admiration. Si sa réussite habituelle dans la finition ne l’avait pas abandonné, Olise aurait pu postuler au Ballon d’Or, mettant fin au règne prolongé de Messi comme aux rêves de Mbappé et Kane. Hélas, la symphonie inachevée des Bleus a tourné en grande illusion : la demi-finale a remis les pendules à l’heure espagnole.

Leçon d’humilité

Les deux succès consécutifs du Paris Saint-Germain en Champions League et le couronnement au Ballon d’Or d’Ousmane Dembélé encensés à travers l’empire médiatique qatari (beIN SPORTS) ont entretenu en France un excès d’enthousiasme aveuglant ; en occultant le secret de polichinelle du triomphe parisien : si le PSG est sur le toit de l’Europe, c’est avant tout grâce à son excellent milieu de terrain conduit par deux Portugais et un Espagnol, renforcé par l’impulsion de deux arrières latéraux XXL, un Marocain et un Portugais ; et bénéficiant de la contribution d’un guerrier géorgien généreux et régulièrement décisif. Pas de quoi donner des ailes à nos coqs, d’autant que dans la conquête du second sacre parisien, Dembélé n’a pas été déterminant. On en oubliait que le grand artisan de l’heureux changement de stratégie du club de la capitale, Luis Enrique, a mis fin à un management moyen-oriental calamiteux en inculquant au club la philosophie et la méthodologie made in péninsule ibérique : fi du glamour des superstars bling-bling, recrutement de jeunes joueurs talentueux ouverts à l’application du système de jeu mis en place ; où notamment l’engagement et la solidarité ne sont pas de vains mots. Le coach asturien a transmis à tous son ambition et ses certitudes. Tandis que fleurissait dans l’Hexagone la conviction que la sélection nationale détenait un brelan gagnant, en associant à un Dembélé supposé numéro 1 au monde l’irrésistible Mbappé et l’étoile montante Olise. Les déclarations de Rayan Cherki avant le début de la compétition illustrent l’orgueilleuse cécité qui imprégnait notre sélection nationale. Les premières victoires au Mondial obtenues avec la manière ont ensuite déclenché chez nos compatriotes une euphorie trompeuse : la France était sur la voie du triomphe. Avant même le défilé du 14 juillet, il aurait fallu préparer la fête nationale dédiée aux proches vainqueurs de la Coupe du Monde ! On occultait ainsi la faiblesse de nos arrières latéraux, peu préparés à assumer une application correcte du nouveau modèle de jeu à l’ordre du jour. On en oubliait que les deux dernières rencontres opposant la Roja aux Bleus en compétition s’étaient soldées par une victoire des champions d’Europe. On s’était persuadés que nos Bleus domineraient une formation pourtant reconnue maîtresse du jeu de possession ; forte de cet art de confisquer le ballon à l’adversaire grâce à une délicieuse confidence avec le cuir, source d’optimisation de son fameux tiki-taka. Le fruit d’une pratique assimilée depuis l’enfance, perfectionnée à l’académie de La Masia, qui procure aux footballeurs espagnols une formidable confiance en leur système de jeu, leurs partenaires et leur entraîneur. Adepte d’un football de contre-attaque, le pragmatique Didier Deschamps aura cédé à la pression médiatique et populaire devant le talent des attaquants français et a changé tardivement le schéma tactique de l’Équipe de France. Mais imprégné de la culture du catenaccio, il n’est pas allé au bout de son choix stratégique en imposant un pressing et un contre-pressing collectifs systématiques, un jeu de mouvement permanent sans ballon en soutien du porteur du cuir, une utilisation du hors-jeu systématique, une participation des défenseurs aux offensives ; principalement les latéraux, qui doivent plonger dans l’entrejeu pour aider leurs demis et attaquants en créant le surnombre et en ouvrant des espaces pour la circulation du cuir ; des éléments que les Espagnols, eux, maîtrisent parfaitement. Ni Deschamps ni ses joueurs n’étaient préparés à assumer tout ce qu’impliquait la mutation de leur jeu de contre, afin de tenir la dragée haute aux hommes de la Roja. D’autant que sur les flancs de notre arrière-garde, le club France ne disposait pas de pistons pourvus du bagage technique et tactique requis pour bien remplir ce rôle au plus haut niveau.

Pour nos Bleus, le challenge était trop relevé. Faute d’être groupés en blocs compacts, ils se sont trouvés en infériorité numérique dans chaque secteur du terrain et chacun des compartiments de jeu. Ils ont vite perdu la bataille du milieu. Dès lors, la qualification n’était plus à leur portée. Ils ont été dépassés en tout par les techniciens espagnols plus agressifs dans les duels, plus groupés, plus précis, prenant nos attaquants au piège du hors-jeu… Et qu’on ne jette pas la pierre au petit arbitre souriant dont les prestations durant le tournoi n’ont certes pas été à la hauteur des enjeux : il aurait dû expulser Rabiot dont la semelle s’est attardée sur une cheville de Dani Olmo ! Ne crucifions pas le malheureux Lucas Digne, victime d’une erreur de casting à la veille de la première du spectacle quadriennal de la grande fête du football. N’accablons pas Didier Deschamps, comblé de louanges avant cette défaite. Lui qui demeure, et de loin, l’entraîneur de l’Équipe de France le plus couronné de succès. Bref, nos voisins d’au-delà des Pyrénées nous ont donné une leçon d’humilité et de football. Puissions-nous à l’avenir ne pas l’oublier ! En gardant le sourire ; car notre pays aura attendu très longtemps avant de fêter son accession au podium dans la hiérarchie du football mondial. Et dès à présent, préparons le prochain Championnat d’Europe des Nations.