Le prof des Invincibles
Old England
Survenu en mai 85 à l'occasion de la finale de Coupe d'Europe des clubs champions entre Liverpool et la Juventus, le drame du Heysel a coûté la vie à 39 personnes et fait près de 600 blessés. Une énième catastrophe due au hooliganisme, qui a amené l'UEFA à bannir les formations anglaises des compétitions européennes durant plusieurs années. Cet isolement des inventeurs du football convaincus de leur supériorité historique, a accentué leur pratique traditionnelle du kick and rush ; ce jeu caractérisé par de longues balles et des coups de tête, qui procurait au magnifique public britannique un triste spectacle. Tandis que tifosi, aficionados et autres supporters admiraient le « football total » de l'Ajax, du Milan ou du FC Barcelone, enrichi de la finesse technique et de la créativité de joueurs sud-américains.
L'ouverture
Au lendemain de l'Euro 96 perdu à domicile, les Anglais se décidèrent enfin à ouvrir leurs portes aux joueurs et entraîneurs étrangers. David Dein, l'avisé Vice-Président d'un « boring Arsenal » au sortir de deux exercices médiocres, recruta un « découvreur de talents » ; qui, en remportant à la tête de l'AS Monaco 1 titre de champion et 1 Coupe de France, avait démontré des dons de dénicheur et de mentor qu'il déployait avec succès au Japon : Arsène Wenger.
Renaissance d'Arsenal
Vite surnommé « le professeur », Wenger promit du jeu, du spectacle et des résultats. L'ancien défenseur tint parole. En recrutant de jeunes joueurs talentueux qu'il inséra dans un système de jeu moderne, offensif et attractif : Henry, Vieira, Anelka, Fàbregas, Van Persie, Pirès, Ljungberg, Eboué, Kolo Touré... Confiant et fort d'un flegme so British, en s'inspirant du jeu du Barça de Cruyff et de l'Ajax de Michels, Arsène bâtit progressivement « l'invincible Armada d'Arsenal ». En annonçant par avance ses succès. Sans trahir ses promesses. 2 ans après son arrivée, les Gunners réalisèrent le doublé coupe-championnat. Wenger imposa un foot d'attaque, technique, fluide, basé sur la possession et la vitesse, dans un collectif uni et multiculturel, qui fit sacrer Thierry Henry roi d'Angleterre. En 2000, il mena Arsenal en finale de la Coupe UEFA. Et en 2001 de la Coupe d'Angleterre. L'année suivante, il réédita le doublé coupe-championnat.
Jusqu'à fin décembre 2002, les Gunners signèrent au moins un but au cours de 55 matchs successifs ! La saison record 2003-2004, surnommée des « Invincibles d'Arsenal », est légendaire du foot d'Outre-Manche : les pensionnaires de Highbury offrirent à leurs supporters leur masterpiece : la première et la seule formation à ce jour invaincue en Premier League ! Et disputant 49 matchs consécutifs sans défaite ! Les Cannoniers londoniens accédèrent à la finale de Coupe d'Europe 2005-2006 en ayant encaissé seulement 2 buts, forts d'une inviolabilité record de 995 minutes. Ils se sont inclinés devant le Barça alors qu'ils menaient 1 à 0, mais en jouant 70 minutes à 10. Arsène porta à 7 le nombre de triomphes qu'il offrit à Arsenal en FA Cup et en Supercoupe anglaise, avec 1 Coupe des Coupes.
French gentleman
Leader discret et résilient, Arsène Wenger parle couramment l'anglais, l'allemand, l'espagnol, l'italien et le japonais. C'est un businessman averti. En outre, « le professeur » au style de vie ascétique ne manque pas d'humour. En atteste sa boutade : « quand je mourrai, je demanderai à Dieu où sont les arbitres avant de choisir entre le paradis et l'enfer ».
L'après Arsenal
En juin 2018, après 22 années passées dans le Nord de Londres, l'enseignant se retira. Non sans avoir été protagoniste de la construction de l'Emirates Stadium ; qui avait imposé au club un effort économique ayant réduit considérablement sa trésorerie. Le prof fut ainsi contraint de perdre ses meilleurs éléments sollicités par les principales équipes d'une Premier League de plus en plus riche. Et Arsenal quitta le top 4 des clubs anglais. Puis, effectué le remboursement des emprunts nécessaires à l'édification du prestigieux nouveau stade, Arsenal a eu la disponibilité financière favorisant un investissement massif dans le recrutement : 1 milliard de livres auraient été dépensées ces dernières années, selon Transfermarkt (cité par le Financial Times). Et les revenus du club pour l'exercice 2023-2024 se sont élevés à 617 millions (+32 % sur 2022-2023). Arsenal a donc réintégré l'élite du ballon rond anglais. Mikel Arteta dispose actuellement d'un effectif où chacun des postes de l'équipe est doublé, avec des footballeurs de qualité reconnue. Autant dire que désormais l'Espagnol est condamné à remporter des titres. Rendez-vous au prochain printemps ?
Saluons, amis de Tiro Libre, le parcours au sommet du foot, accompagné d'une réussite financière, d'Arsène Wenger : une belle histoire de talent, de travail acharné et de sens des affaires pour ce grand Monsieur du ballon rond qui a sa statue à l'Emirates Stadium, près de l'entrée principale. Et qui pantoufle aujourd'hui au sein de la FIFA comme Directeur du Développement du Football International. En ces temps où le Quai d'Orsay a perdu de son aura, l'ancien défenseur central alsacien à l'impressionnante maîtrise linguistique mérite bien le titre d'Ambassadeur de la France.