La malédiction de Béla Guttmann

La malédiction de Béla Guttmann

Ancien footballeur international hongrois naturalisé autrichien, le globe-trotter Béla Guttmann est une figure de l'histoire du ballon rond.

Juif errant

Comme défenseur ou milieu de terrain, Béla Guttmann est champion de Hongrie en 1920 et 1921. Il dispute les Jeux Olympiques de 1924 au sein de la sélection magyare. Il est champion d'Autriche en 1925. C'est l'un des pionniers de l'introduction du soccer aux États-Unis, participant à la fondation des Hakoah All-Stars, les « Harlem Globetrotters du foot ». Il survit à l'Holocauste en se cachant, puis en s'évadant d'un camp de travail forcé.

« Sorcier »

Après la deuxième guerre mondiale, Béla Guttmann devient un entraîneur fameux, l'un des plus titrés d'Europe. Il conduit à la victoire de grandes équipes : de Milan au Peñarol de Montevideo ; à São Paulo, où il met en place le 4-2-4 qui est ensuite adopté par la seleção auriverde championne du monde en 58. De 59 à 62, le sorcier transforme en machine à gagner le Benfica de Lisbonne, « une équipe de jeunes de quartier » qu'il lance dans le grand bain. En 61, il porte les Encarnados sur le toit de l'Europe du football ; premier club portugais vainqueur de la compétition, aux dépens du super favori le FC Barcelone des Kubala, Kocsis, Czibor... Guttmann est le mentor d'Eusébio, « la perle noire du Mozambique ». L'homme à la casquette conduit de nouveau Benfica sur le trône continental en 62, en triomphant du grand Real Madrid des Di Stéfano, Puskás, Gento... À la mi-temps de la finale, les Madrilènes mènent 3 à 2. Et dans le vestiaire des Portugais, l'optimisme n'est pas de mise. Pourtant, Guttmann est catégorique : « On a gagné. Ils sont morts ». Benfica l'emporte 5 à 3 : le mythe du sorcier est né !

Le mauvais œil

Béla Guttmann entretient d'excellents rapports avec ses joueurs. Mais le franc-parler de ce coach brillant et intransigeant lui vaut des disputes avec ses employeurs. Au point qu'il confie ne pas souhaiter diriger une même équipe plus de 3 ans d'affilée. Car malgré ses talents et ses résultats éclatants, l'homme ne fait pas l'unanimité. Nombre de supporters ne comprennent pas son style de jeu. Quant aux journalistes locaux, souvent à la botte du dictateur Salazar et scrupuleux de suivre ses principes d'union nationale, ils souhaiteraient un entraîneur portugais à la tête de l'équipe. Une troisième place en championnat derrière le FC Porto et l'éternel rival local du Sporting décide les dirigeants du Benfica à convoquer Guttmann pour leur exprimer leur mécontentement. Béla ne parle pas la langue de bois : « L'équipe n'a pas le cul assez gros pour s'assoir sur deux chaises à la fois. Nous avons remporté deux années de suite la Coupe d'Europe. Que voulez-vous de plus ? Nos joueurs et moi-même méritons une récompense financière »... Devant le refus des dirigeants, le voilà réunissant la presse pour annoncer son départ en affirmant : « Sans moi, le Benfica devra attendre 100 ans avant de remporter une nouvelle compétition internationale ! » Depuis, pour nombre de supporters de l'institution lisboète, le sorcier a jeté le mauvais œil sur leur équipe de cœur : plus de 60 ans ont passé et malgré 8 finales disputées, les Rouges de Lisbonne n'ont pas gagné le moindre titre international. Au sein du stade de La Luz, a été érigée une statue de Béla Guttmann portant les deux coupes prestigieuses qui continuent à faire rêver. En hommage à Béla Guttmann. Et pour certains, afin de conjurer le mauvais sort qui s'acharne sur le club, cette malédiction qui continue à hanter les esprits.