Kiev 42 : match de mort

Kiev 42 : match de mort

En pleine seconde guerre mondiale, tandis que l'envahisseur allemand contrôle l'ensemble du riche territoire agricole ukrainien, un patriote boulanger de Kiev crée l'équipe du FC Start, autour d'anciens joueurs du Dynamo et du Lokomotiv. Il inscrit la nouvelle formation au tournoi de la ville, où figurent deux équipes allemandes, RSG et Flakelf.

Katastrophe !

Le FC Start enchaîne les victoires. Bientôt, le stade du Zenit se transforme en point de ralliement de nombreux supporterset de nationalistes ukrainiens. Jusqu'au jour où la jeune équipe fesse le RSG ; et surtout, lamine 5 à 1 Flakelf, club alors le plus titré du territoire. Les forces d'occupation ressentent cruellement l'humiliation infligée par ces ennemis du Reich, qui comptent dans leurs rangs des communistes ; et même des Juifs… Aussitôt, l'occupant renforce Flakelf en recrutant les meilleurs éléments de la garnison germanique stationnée en Ukraine. Et il s'empresse d'imposer un match revanche. Le 9 août 1942, ce onze allemand du renouveau est mis en pièces 5 buts à 2 !

Représailles

Peu de jours après cette correction, sont arrêtés des footballeurs du FC Start, accusés d'espionnage et de tentatives de meurtres. Parmi eux, Nikolaï Korotkikh, torturé plusieurs jours par la Gestapo avant de mourir. Trois joueurs sont envoyés au camp de concentration de Syrets. Puis d'autres coéquipiers finissent au Goulag après la guerre.

L'histoire réécrite

Au Kremlin, la mort de Korotkikh et la fin du FC Start deviennent de précieux instruments de propagande : réécrite, la rencontre du 9 août 1942 est devenue un symbole de résistance de la vaillante Union des Républiques Socialistes Soviétiques, solidaires dans la lutte contre les nazis. Le match de la mort est relaté avec moult détails : des provocations et de la violence des footballeurs allemands à la couardise de l'arbitre, aux arrestations arbitraires ( !) et aux atroces représailles de l'occupant. On multiplie les hommages aux héroïques joueurs ukrainiens, prêts à sacrifier leur vie pour leur chère patrie russe sous le joug nazi…

La vérité révélée

Ce morceau d'histoire connaît son épilogue en 1970 : à Hambourg, un bureau chargé d'étudier les crimes de guerre s'intéresse à l'évènement. L'Ukraine faisant partie de l'URSS, le Kremlin refuse toute collaboration sur cet épisode. Le dossier est ainsi archivé en 76. Enfin, à la suite de la chute du Mur de Berlin, le parquet de Kiev rouvre le dossier et rétablit la vérité historique.

La rhétorique poutinienne

Parmi les raisons invoquées pour justifier l'« opération spéciale » conduite par la Fédération de Russie et désormais entrée dans sa cinquième année, figure la « dénazification » de l'Ukraine. Dans la tradition stalinienne de la propagande, « nazi » signifiant hostile à la Russie, les médias russes reprennent le terme « dénazification » pour justifier l'injustifiable : la négation du droit, de la liberté, de la souveraineté d'un peuple par la destruction de la vérité. Voilà aujourd'hui le match du 9 août 1942 au cœur de la rhétorique poutinienne.