Justo
Les records sont faits pour être battus. Et certains résistent à l’épreuve du temps. C’est le cas des 13 buts marqués par un joueur au cours d’une Coupe du Monde. Un exploit inégalé à ce jour, réalisé en seulement 6 matchs à l’occasion du Mondial 1958 en Suède, par la légende française Just Fontaine ; fruit de l’efficacité exemplaire d’un buteur sans pitié : 18 tirs, 13 buts, 1 poteau, 1 transversale ! Ce record mondial doit être considéré comme un des exploits majeurs de l’histoire du sport. En attestent les dix réalisations en 8 rencontres de Kylian Mbappé lors de la récente World Cup américaine.
Révélation
Né au Maroc d’un père français et d’une mère espagnole à laquelle il doit son surnom de Justo, Fontaine est révélé à l’US Marocaine de Casablanca, en 1950. Il remporte le championnat d’Afrique du Nord. Devenu entraîneur, Mario Zatelli, qui l’a côtoyé à l’USM, le fait venir en 1953 à l’OGC Nice, à 20 ans. Il gagne aussitôt son baptême en Équipe de France. Mais la guerre d’Algérie le consigne 30 mois au Bataillon de Joinville, le privant d’EdF. Capitaine de la sélection nationale militaire, il est libéré avant le Mondial Militaire de 57, gagné sans lui par la France. Quand Raymond Kopa est transféré au Real Madrid, Fontaine signe au grand Stade de Reims.
Palmarès
En club, Just Fontaine a glané 4 titres de champion de France, 2 de meilleur buteur du championnat, 1 de vice-champion d’Europe, 2 Coupes de France. En seulement 21 sélections nationales, ses 30 buts le laissent encore aujourd’hui parmi les premiers canonniers de notre histoire. Soulier d’Or de la Coupe du Monde 58, il est nommé en 2004 par Sa Majesté le Roi Pelé parmi les plus grands footballeurs vivants.
L’épopée suédoise
En 58, Just Fontaine est retenu chez les Bleus comme remplaçant de l’expérimenté Thadée Cisowski, canonnier du Racing Club de Paris, blessé. Cette défection ajoutée à l’indisponibilité de son coéquipier rémois Bliard lui offre l’opportunité de disputer 2 rencontres amicales de préparation au Mondial, aux côtés du « Napoléon du football français », Raymond Kopa ; et de ses compagnons champenois Roger Piantoni et Jean Vincent. Justo ne laisse pas passer sa chance : le voilà titularisé ! Il ne trahit pas la confiance de ses entraîneurs. Faut dire que les conditions de la réussite de cette équipe sont réunies, avec la cohésion d’une ossature rémoise dirigée par Albert Batteux et avec la paire Kopa-Fontaine qui s’avère un duo de rêve. Tous deux partagent l’amour du beau football collectif offensif, ainsi que l’intelligence de jeu. Et surtout, ils sont parfaitement complémentaires. Admirable dribbleur, Raymond distille ses caviars. Justo les convertit en buts, grâce notamment à l’étonnante confiance en soi de ce pied-noir et à son culot ; lui conférant cette efficacité qui fait la force des grands buteurs sans pitié. Contre le Paraguay, il signe un hat-trick. Face à la Yougoslavie, la France est battue malgré son doublé. Il marque de nouveau contre l’Écosse. En quart de finale contre l’Irlande du Nord de l’excellent gardien Gregg, il score encore par deux fois. En demi-finale, les Bleus s’inclinent 5 à 2 devant les artistes brésiliens emmenés par le maître à jouer Didi, le sorcier Garrincha, le buteur Vavá, le gardien Gilmar… et un prodige venu lui aussi en Suède comme remplaçant d’Altafini blessé : Edson Arantes do Nascimento, surnommé Pelé, qui s’affirme au monde avec un triplé. Sitôt l’ouverture du score par le Brésil, Fontaine égalise. Mais les remplacements n’étant pas autorisés à cette époque, la blessure de Robert Jonquet contraint les Français à jouer à 10 contre des magiciens du ballon rond. La « petite finale » remportée 6 à 3 contre la RFA championne du monde 1954 est l’apothéose de l’épopée suédoise des Français, la première campagne glorieuse des coqs : Justo inflige 4 buts aux Allemands ! Il efface le record de 11 réalisations du Hongrois Kocsis. Voilà le nouveau « Monsieur Dynamite » Ballon de Bronze derrière le buteur allemand Helmut Rahn et le Ballon d’Or Kopa ; distinctions qui récompensaient alors les seuls footballeurs européens. Et le fusil de chasse suédois offert en hommage à son exploit, toute sa vie Fontaine sera fier de l’exhiber.
Joyeux luron
Le point fort de cette Équipe de France fut sa cohésion. Facilitée par la faconde de Justo, bon compagnon, malicieux, toujours prêt à détendre l’atmosphère avant les matchs ; n’hésitant pas à blaguer, à pousser la chanson paillarde. Car hors du terrain, Fontaine était un joyeux luron, parfois un peu distrait. Ses fameux 13 buts, il ne l’a jamais caché, il les a marqués chaussé des crampons d’un coéquipier : il avait oublié les siens ! Et durant 65 ans, quand on lui demandait s’il pensait que son record serait battu, il répondait : « mon prénom c’est Just, ne l’oubliez pas… »
Vrais et faux rebonds
En mars 60, une double fracture tibia-péroné de la jambe gauche stoppe le buteur. À peine rétabli, la même jambe est de nouveau fracturée. Après deux saisons en pointillé, Fontaine doit donc mettre fin à sa carrière de footballeur. Heureusement, le champion ne manque pas de répondant. Il rebondit. Le battant qui vit à Toulouse s’engage en cofondant l’UNFP, l’Union Nationale des Footballeurs Professionnels. Major de la promotion d’entraîneurs 1962, il est représentant d’Adidas, ouvre deux enseignes « Justosports » et deux magasins Lacoste. En 67, il est sélectionneur national quelques mois, remplacé après deux défaites lors de rencontres amicales : nos instances n’aiment pas les personnalités affirmées et encore moins les syndicalistes. Il coache les amateurs de Bagnères-de-Luchon, est recruteur de l’US Toulouse ; puis entraîneur du nouveau PSG qu’il fait monter en première division ; de l’US Toulouse ; et sélectionneur du Maroc.
Sur les traces…
Icône du sport français, Justo nous laisse le souvenir de son talent, de sa résilience, de son humilité et d’un esprit pétillant. Son record semblerait promis à tenir encore de belles années. Sans la volonté du machiavélique Infantino d’accroître régulièrement (que d’argent et de soutiens pour un maintien à la tête de la richissime FIFA !) le nombre de participants et de rencontres lors des prochaines éditions de la compétition. De quoi rendre accessible le plafond de verre actuel des 13 réalisations de Fontaine et attirer la meute des chasseurs de but. Pour un Mbappé meilleur buteur de l’histoire de la Coupe du Monde avec 22 buts et déjà sur les traces du prestigieux record, lui qui rêve de laisser son nom gravé en grand dans l’histoire du football et peut ambitionner une participation aux deux prochaines Coupes du Monde, voilà un challenge particulièrement attractif. Pourquoi pas dès le Mondial espagnol de 2030 ?