Jeux de tête
Si le football se pratique avec les pieds, il se joue aussi avec la tête. Et le jeu aérien compte ses heures de gloire, ses champions ; comme le bien nommé hongrois Kocsis, surnommé « tête d’or », meilleur buteur de la Coupe du monde lors de l’édition 1954 avec 11 réalisations, qui fit les beaux jours du FC Barcelone ; et dont le record fut battu en 58 par Just Fontaine avec 13 buts.
Géants et lutins
Parmi les footballeurs qui ont marqué l’histoire, on trouve des géants comme Peter Crouch (2,01 m), auteur de 51 buts de la tête en Premier League ! Une légende en Angleterre, malgré une carrière limitée par des blessures. Car les Britanniques longtemps adeptes du kick and rush et des passes longues, ont toujours affectionné le jeu aérien que leurs joueurs maîtrisent souvent, notamment les attaquants ; à l’exemple des Jimmy Greaves, Alan Shearer, Geoff Hurst, Harry Kane… Cette culture du jeu de tête explique que près d’un but sur trois du Champion d’Angleterre Arsenal provient de coups de pied arrêtés ! Essentiellement des corners, où quasiment tous les Gunners se projettent au cœur de la surface de réparation adverse pour livrer une bataille sauvage dans les airs. À l’instar du « jeu de mains, jeu de Toulousains » cher en Ovalie, on serait tenté de dire d’Arsenal : « coup de pied de coin, but des Gunners londoniens ! » Du haut de son mètre 94, « le Cyborg » Erling Haaland écrase les défenses adverses en imposant sa masse physique, sa rapidité et son sens du but. Au nombre des footballeurs qui ont laissé leur empreinte dans l’histoire des combats aériens, mentionnons le Portugais Torres et son inoxydable compatriote Cristiano Ronaldo, dont la détente verticale et la musculature abdominale continuent à surprendre ; l’Allemand Horst Hrubesch, surnommé « der Hammer », le marteau, pour sa puissance de frappe, tant des pieds que de la tête ; Olivier Giroud, ex meilleur buteur de l’Équipe de France, précieux par son travail obscur de harcèlement comme de fixation des défenseurs adverses et dos à leur cage en s’offrant comme pivot pour ses partenaires. Il a été champion du monde en 2018… sans marquer le moindre but durant la phase finale de la compétition ! Le gabarit de tous ces joueurs de grande taille en fait des cibles privilégiées pour les centres de leurs coéquipiers « dans la boîte », qu’ils convertissent en buts et en passes décisives.
Pourtant, certains footballeurs de petite taille ont marqué de la tête des buts décisifs dans des compétitions majeures. À l’exemple du Brésilien Romário contre l’Uruguay en finale de la Copa América 1989 ; de Messi en finale de la Champions League 2009 face à Manchester United ; des Allemands Gerd Müller, Uwe Seeler, de l’anglais Keegan, de Radamel Falcao, Griezmann, Valbuena… Ces joueurs compensent leur petite taille par d’autres qualités décisives dans le jeu de tête victorieux : un timing parfait ; une détente verticale et/ou horizontale ; une puissance facilitée par la sangle abdominale qui impulse la frappe du sauteur lors de son cassé dans les airs ; la précision ; la lecture du jeu. Et l’audace ! Voilà qui permet aux lutins, comme aux géants, de dominer dans les airs. Et qui explique l’inoubliable ouverture du score de la finale du Mondial 70 à Mexico (en altitude !) par le Roi Pelé : d’un saut dans les nuages, le numéro 10 vert et or stoppa net le temps et l’espace, en s’élevant au-dessus du tenace stoppeur de l’Inter de Milan, Burgnich… qui lui rendait environ dix centimètres ! Et d’une tête piquée reprise très haut, il battit l’excellent gardien transalpin Albertosi. Un but à montrer dans toutes les académies de football.
Mots et maux de tête
Zinédine Zidane a honoré sa première sélection chez les Bleus face à la Tchéquie en 1994 par un doublé magnifique, dont une reprise croisée de la tête. Il a été le héros de la grande finale de la Coupe du monde 98 en signant les deux premiers buts par des frappes de tête rageuses. Son coup de boule à Materazzi resté dans toutes les mémoires, qui décida le sort du Mondial 2006 n’était pas le fruit du hasard. Mais le résultat d’une provocation délibérée de la part d’un rival sachant Zidane coutumier de réactions violentes dès lors qu’il perdait la maîtrise de ses nerfs. Durant un Nice-Cannes, le roi de la roulette avait même traversé le terrain pour donner un coup de tête à un adversaire ! Ce geste, il l’avait répété à l’occasion d’un Juve-Hambourg, contre Jochen Kientz. Pendant la Coupe du monde 98, il fut expulsé pour avoir piétiné un Saoudien… Autant d’agressions qui auront valu à Zidane pas moins de 14 expulsions au cours de sa carrière. ZZ a confessé à plusieurs reprises que parfois ses démons prenaient le dessus : « dans ces moments, quelque chose bouillonne en moi… ». L’Interiste Materazzi qui a souvent croisé le Juventino Zidane dans le Calcio, n’ignorait pas que ses mots d’insulte feraient perdre à Zizou le contrôle de soi. Ces mots blessants sont répandus dans le foot, en Argentine surtout. Ne dit-on pas que « les Argentins sont des Italiens qui parlent espagnol » ? Quant au déplorable coup de boule, c’est l’aveu de l’enfant de La Castellane des quartiers Nord de Marseille, où il a appris à parler peu, à se défendre en réagissant quand il était insulté ; et à démontrer sa valeur. Mais qui n’aura pas appris à dominer sa face obscure.
« O dribble de cabeça »
En 1959, avec Santos FC, « le Pelé FC », au cours d’un match du championnat pauliste contre le Club Atlético Juventude, le Roi Pelé a inventé et réalisé « le plus beau but de tous les temps » : il récupère le ballon dans le rond central. Enchaîne 4 dribbles consécutifs… aériens : sans que le cuir ne touche terre, il élimine ainsi le premier défenseur d’un grand pont ! Puis il lobe un second défenseur d’un coup de tête ! Il contrôle ensuite le ballon du genou et voit le gardien avancer. Il le lobe : le coup du sombrero ! Seul face au but vide, d’un puissant coup de tête, O Rei expédie alors la balle au fond des filets ! Malheureusement, faute de retransmission télévisée et de témoignage vidéo, nous ne disposons pas d’images de ce chef-d’œuvre gravé dans la légende du football carioca comme « le dribble de tête » ; qui a été rapporté par les spectateurs présents, abondamment commenté par la presse brésilienne ; et a donné lieu à des reconstitutions par images de synthèse*. Ce but résume le génie unique de Pelé : créativité, panache, totale maîtrise technique du ballon, sang-froid. L’art unique d’un créateur, athlète et leader charismatique qui a toujours bonifié le jeu de ses coéquipiers. De prodige à Roi, un incomparable footballeur qui a forcé le respect et un amour universels par son engagement en faveur de causes humanitaires, son attachement aux enfants, son contagieux sourire solaire. Lui qui en 1969 à Lagos, le temps d’un match de Santos, a même arrêté la guerre civile !
*Dailymotion, Le Footichiste